La déclaration de Porto, qui sera signée à l’issue du Sommet social des 7 et 8 mai, sera-t-elle la version 2.0 de la Déclaration de Philadelphie qui a donné au monde 35 années de prospérité sans crise ?

Mai 1944. Avant de se retrouver à Bretton-Woods pour reconstruire le système financier international, Roosevelt et les autres Chefs d’Etat alliés se retrouvent à Philadelphie pour signer la Déclaration dans laquelle ils affirment la priorité qui doit être donnée à la Justice sociale, dans chaque pays comme dans le commerce mondial, si l’on veut éviter qu’une crise semblable à celle de 1929 puisse se produire à nouveau.

« Le travail n’est pas une marchandise. (…) La pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous. (…) Il n’y aura pas de Paix durable sans Justice sociale.» Cette déclaration est très forte. Mais ce n’est pas seulement une déclaration car ce texte va s’accompagner, dans tous nos pays, de règles sociales très concrètes (sur le salaire minimum, le temps de travail, le partage de la richesse entre les actionnaires et les salariés…). Ces règles sociales vont donner à l’ensemble de la planète 35 années de prospérité sans crise.

C’est avec le tournant des années 80, avec la mise en place de politiques de dérégulation, que ces règles du jeu seront progressivement démantelées.

La part des salaires dans le PIB diminue dans tous les pays (voir graphique ci-contre >>) et il faut de plus en plus de dette (publique et privée) pour maintenir la croissance. Ce que les gens ne gagnent pas par le salaire, on leur « donne » par la dette.

En juillet 2003 déjà, la Banque des Règlements Internationaux tire la sonnette d’alarme et affirme que la planète risque une récession mondiale par manque de consommateurs : partout, la part des salaires (ce qui alimente la consommation) est trop faible. La croissance ne se maintient que grâce à la dette.

Une première crise éclate en 2007-2008. Elle provoque des dizaines de millions de chômeurs à travers la planète et nourrit d’importantes tensions sociales et politiques.

Mais treize ans plus tard, en ce début 2021, rien n’est réglé. Comme le dit Joseph STIGLITZ, « on s’est contentés de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic.»

Rien n’a changé, ou en pire : la précarité explose partout. Partout, ou presque, la part des salaires est à un plus bas historique… mais la spéculation atteint des sommets !

A New-York, le Dow Jones avait culminé à 14.000 points en 2007 avant de s’effondrer. En janvier 2017, il passe les 20.000 points. Et dépasse les 31.000 points en ce début 2021…

La crise du COVID est dramatique et la priorité est aujourd’hui de lutter contre la 3ème vague. Evidemment ! Mais cette crise ne doit pas faire oublier les déséquilibres colossaux qui s’étaient creusés depuis 40 ans : fin 2019 déjà (avant la COVID !) l’Allemagne retombait en récession et le FMI affirmait que le monde risquait une crise « plus grave et plus générale qu’en 2008. »

Depuis plus de 20 ans, à cause de la baisse de la part des salaires dans le PIB, la croissance ne se maintient que grâce à une dette (privée et publique) de plus en plus importante. Mais avec la crise du COVID, beaucoup pensent que le ressort s’est cassé : même si les chercheurs arrivent à vaincre le virus, il n’y a aucun espoir de retrouver la croissance si on ne renoue pas avec le progrès social.

Contrairement à ce que disent certains, le progrès social n’est pas un luxe auquel il faut renoncer tant qu’on n’a pas relancé l’économie. Au contraire : renouer avec le progrès social est le seul moyen d’éviter que tous nos pays s’engluent dans une récession sans fin, dont les conséquences sociales et politiques pourraient être dramatiques. 

Retrouver l’esprit de Philadelphie, c’est légitimer ce qu’a fait Antonio Costa en augmentant le salaire minimum et les retraites au Portugal. C’est légitimer la directive sur le salaire minimum que prépare Nicolas Schmit, le Commissaire européen chargé de l’Emploi et des droits sociaux. C’est légitimer ce que veut faire Joe Biden aux USA en mettant, enfin, le salaire minimum à 15 dollars ! C’est réarmer la gauche et redonner vie à l’idée de progrès social dans tous nos pays.

Certes, depuis 1944, le monde a bien changé. Avec le dérèglement climatique, l’humanité est confrontée aujourd’hui à une crise dont les conséquences peuvent être plus graves encore qu’une crise économique et financière.

2020 a été l’année la plus chaude jamais vue (à égalité avec 2016) et, malgré la crise économique, 2020 restera l’une des pires années jamais vues pour l’évolution du CO2 dans l’atmosphère car le CO2 produit par les feux de forêt a fait plus que compenser la baisse des émissions liées à la crise économique…

En répondant en même temps à l’urgence climatique et à l’urgence sociale, la déclaration de Porto (et les règles concrètes qu’elle proposera) doit permettre de rompre avec 40 années de fuite en avant néolibérale et de rendre espoir à des millions d’hommes et de femmes, en améliorant leur vie quotidienne et en leur préparant un futur plus équilibré.

Dans ses derniers textes, le Pape François affirme avec force l’« urgence et la nécessité d’un changement radical dans le comportement de humanité. » Il affirme que si nous ne sommes pas capables de décider de ces changements maintenant, pendant la crise COVID, nous n’en serons jamais capables.

Le Pape a raison : c’est maintenant qu’il faut changer ! Les 6 mois de la Présidence portugaise sont absolument cruciaux. Si nous ne sommes pas capables de clarifier les débats fondamentaux sous la présidence d’Antonio Costa, qui peut croire que nous le ferons avec le Premier Ministre slovène qui, le 4 novembre, avait félicité Donald Trump pour sa réélection ?

Ces 6 mois sont cruciaux dans le calendrier européen mais aussi dans le calendrier des Etats-Unis : la victoire de Joe Biden (et des deux sénateurs démocrates en Géorgie) est une nouvelle magnifique. Tout le monde sait que les décisions prises dans la première année d’un mandat sont fondamentales car il est difficile de changer de politique en cours de mandat. Or, certains aspects du programme de l’administration Biden sont encore flous…

Si l’Europe se donne les moyens de revenir à l’esprit de Philadelphie et d’avoir de grandes ambitions en matière de justice sociale et de climat, nul doute que cela poussera Joe Biden au courage. Mais si l’Europe se contente de Greenwashing et de limiter la casse en matière sociale, on peut craindre que Biden ne fasse pareil…        

Et pour financer un vrai Green deal, relancer l’emploi et renforcer la protection sociale, on aura besoin de resources nouvelles. Nous allons tout faire pour, dans les 6 mois, conclure un accord pour enfin taxer la spéculation.

Let’s go ! Allons-y ! Bonne année à chacune et chacun.